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Air Liquide vend un produit que la nature donne gratuitement : les gaz de l’air. Ce que ses clients paient, ce n’est pas l’oxygène ou l’azote, c’est leur pureté, leur disponibilité permanente et la logistique qui les amène jusqu’à l’usine ou l’hôpital. C’est ce qui en fait, depuis plus d’un siècle, l’une des entreprises les plus régulières de la bourse de Paris, et l’une des plus détenues par les particuliers français.
Voici comment fonctionne ce modèle, ce qui le protège, et ce qu’il faut surveiller avant d’acheter l’action.
Un modèle construit en 1902
Air Liquide naît à Paris en 1902, de l’association d’un chimiste, Georges Claude, qui a mis au point un procédé de liquéfaction de l’air, et d’un commercial, Paul Delorme, qui convainc 24 actionnaires de financer une entreprise qui vend… de l’air. Le marché existe : les chalumeaux qui découpent et soudent l’acier des chantiers navals ont besoin d’oxygène pur, en grande quantité et à bas coût.
Le principe n’a pas changé. On refroidit l’air jusqu’à le liquéfier, puis on sépare ses composants grâce à leurs températures de liquéfaction différentes : environ -183 °C pour l’oxygène, -196 °C pour l’azote. L’entreprise entre en bourse dès 1913 et s’implante rapidement dans le monde entier.
Ce qui protège Air Liquide de la concurrence
Des contrats de 15 ans, littéralement raccordés au client
Pour ses plus gros clients (sidérurgie, chimie, raffinage), Air Liquide construit une unité de production juste à côté de leur usine, reliée par canalisation. Le contrat qui l’accompagne dure en général une quinzaine d’années, avec souvent des volumes minimums garantis et des prix indexés sur le coût de l’énergie.
Une fois le tuyau posé, un concurrent n’a aucun intérêt à en construire un deuxième pour proposer un meilleur prix. C’est un avantage concurrentiel très solide : des revenus récurrents, prévisibles, et peu sensibles aux cycles économiques de court terme.
Un oligopole mondial
Seuls trois acteurs se partagent l’essentiel du marché mondial des gaz industriels :
| Entreprise | Pays | Particularité |
|---|---|---|
| Linde | Allemagne / États-Unis | Numéro un mondial depuis la fusion avec Praxair, réputé pour ses marges élevées |
| Air Liquide | France | Très diversifié (industrie, santé, électronique), présent dans 70 pays environ |
| Air Products | États-Unis | Plus petit, très exposé aux grands projets hydrogène |
En 2016, Air Liquide a racheté l’américain Airgas pour 13,4 milliards de dollars, l’opération la plus importante de son histoire, qui lui a ouvert le marché de la distribution de gaz aux PME américaines.
Des débouchés partout
Ses gaz se retrouvent dans des usages très variés, ce qui dilue le risque lié à un seul secteur : conservation des aliments (salades en sachet, plats surgelés), carbonatation des boissons, oxygène médical et gaz d’anesthésie dans les hôpitaux, soins respiratoires à domicile, ou encore lancement d’Ariane 6, dont Air Liquide produit les ergols à Kourou.
Les relais de croissance
Les semi-conducteurs. Air Liquide est l’un des principaux fournisseurs de gaz ultra-purs pour la fabrication des puces électroniques. La demande liée à l’intelligence artificielle tire ce marché, et le groupe y investit, notamment en Asie.
L’hydrogène bas carbone. Une partie de l’industrie (acier, chimie, transport lourd) ne peut pas s’électrifier facilement. L’hydrogène produit par électrolyse de l’eau est l’une des alternatives. Air Liquide construit de grands électrolyseurs, comme Normand’Hy près du Havre. C’est un pari de long terme, dont la rentabilité dépendra des prix de l’électricité et des subventions publiques.
L’amélioration des marges. Depuis plusieurs années, le groupe a pour objectif affiché d’augmenter progressivement sa marge opérationnelle, en sélectionnant mieux ses contrats et en réduisant ses coûts.
J’ai raconté l’histoire complète d’Air Liquide, de 1902 à ses grands paris actuels, dans cette vidéo :

Les points à analyser avant d’investir
| Critère | Ce qu’il faut regarder | Pourquoi |
|---|---|---|
| Croissance du chiffre d’affaires | À périmètre et prix de l’énergie constants | Le chiffre d’affaires publié varie avec le prix du gaz naturel, répercuté aux clients |
| Marge opérationnelle | Son évolution sur 5 à 10 ans | Elle mesure la capacité à fixer ses prix |
| ROCE (rentabilité des capitaux employés) | Le niveau et la tendance | Les usines coûtent cher : chaque nouvel investissement doit rapporter plus que le coût du capital |
| Dette nette | Par rapport à l’EBITDA | Les grands projets et les rachats se financent en partie par la dette |
| Valorisation | Le PER comparé à sa moyenne historique et à Linde | Une entreprise de grande qualité se paie cher ; tout dépend du prix d’entrée |
Notre guide des ratios de valorisation détaille comment lire le PER, l’EV/EBITDA ou le rendement du free cash flow.
Les risques
- Le coût de l’énergie. Séparer l’air consomme énormément d’électricité. Les contrats permettent de répercuter une grande partie des hausses, mais pas toujours immédiatement.
- Les paris hydrogène. Si la demande d’hydrogène bas carbone se développe moins vite que prévu, certains investissements pourraient rapporter moins qu’espéré.
- La dépendance à l’industrie. Une récession durable réduit les volumes consommés par les clients industriels, même si les contrats de long terme amortissent le choc.
- Le prix payé. Air Liquide est rarement une action bon marché. L’acheter au mauvais moment peut immobiliser votre argent de longues années avant que les bénéfices ne rattrapent le cours.
Un atout pour l’actionnaire particulier
Air Liquide soigne ses actionnaires individuels : versement d’un dividende chaque année, attribution régulière d’actions gratuites, et prime de fidélité de 10 % sur le dividende pour les actions détenues au nominatif depuis plus de deux ans. Sur longue période, ces mécanismes s’ajoutent à la croissance du dividende et renforcent l’effet des intérêts composés.
En résumé
- Air Liquide vend la pureté et la disponibilité des gaz, pas les gaz eux-mêmes.
- Ses contrats de long terme et l’oligopole qu’il forme avec Linde et Air Products protègent ses marges.
- Les semi-conducteurs et l’hydrogène sont ses relais de croissance, le second plus incertain.
- L’action est rarement bon marché : le prix d’entrée compte autant que la qualité de l’entreprise.
Avant d’acheter, appliquez la même méthode qu’à toute entreprise : notre guide pour analyser une action détaille chaque étape. Cet article est une analyse pédagogique, pas un conseil en investissement.