Investir pendant un krach boursier : la méthode pour acheter quand tout le monde vend

Pendant un krach, la plupart des investisseurs vendent au pire moment. Les biais qui nous piègent, les 5 erreurs à éviter, le plan à préparer avant la crise et les 4 critères pour repérer les entreprises qui y survivront.

Sommaire

Pendant un krach, la meilleure décision est presque toujours la plus difficile : ne pas vendre dans la panique, et acheter progressivement des entreprises solides devenues bon marché. Ce n’est pas une question de courage, mais de préparation. Ceux qui traversent bien les crises ont décidé quoi faire avant qu’elles arrivent : une liste d’entreprises à acheter, des prix cibles et une réserve de liquidités.

Cet article explique pourquoi notre cerveau nous pousse à faire l’inverse, les erreurs les plus coûteuses, et comment repérer les entreprises capables d’encaisser le choc.

Baisse, correction, krach : de quoi parle-t-on ?

Toutes les baisses ne se valent pas. On distingue généralement quatre niveaux, mesurés depuis le dernier plus haut :

Baisse depuis le sommetNom courantFréquence
5 à 10 %RepliPlusieurs fois par an
10 à 20 %CorrectionEn moyenne tous les un à deux ans
20 à 40 %Marché baissier (bear market)Quelques fois par décennie
Plus de 40 %KrachRare : 1929, 2000-2002, 2008

Les baisses font partie du fonctionnement normal de la bourse. Malgré toutes ces crises, le S&P 500 a rapporté environ 10 % par an en moyenne, dividendes réinvestis, depuis 1926. Le prix de ce rendement, c’est d’accepter de traverser régulièrement des baisses de 20 % ou plus.

Pourquoi on vend au pire moment

Trois mécanismes psychologiques expliquent pourquoi tant d’investisseurs vendent près du point bas.

  • L’instinct grégaire. Quand tout le monde vend, rester immobile donne l’impression de se tromper. Le cerveau traite l’avis de la foule comme une information fiable, même quand elle panique.
  • L’aversion à la perte. Daniel Kahneman et Amos Tversky ont montré qu’une perte est ressentie environ deux fois plus fortement qu’un gain du même montant (travaux qui ont valu à Kahneman le prix Nobel d’économie en 2002). Voir son portefeuille fondre devient insupportable, et vendre soulage, même si c’est une erreur.
  • Le besoin d’agir. Face au danger, ne rien faire paraît irresponsable. Pourtant, en bourse, l’activité coûte cher : Brad Barber et Terrance Odean ont montré en 2000 que les particuliers qui échangeaient le plus leurs titres obtenaient des rendements nettement inférieurs à ceux qui bougeaient peu.

Nous détaillons ces biais dans notre article sur la psychologie de l’investisseur.

Les 5 erreurs à éviter pendant un krach

  1. Vendre dans la panique. C’est transformer une perte temporaire en perte définitive. Les plus fortes hausses arrivent souvent juste après les plus fortes baisses : rater quelques-unes des meilleures séances d’une décennie suffit à amputer fortement la performance.
  2. Attendre le point bas. Personne ne le connaît à l’avance. Celui qui attend « que ça baisse encore » le voit généralement passer sans avoir acheté.
  3. Acheter tout ce qui a baissé. Une action divisée par deux n’est pas forcément bon marché. Certaines entreprises ne s’en relèvent jamais : c’est le fameux « couteau qui tombe ».
  4. Concentrer ses achats. Miser toutes ses liquidités sur une seule idée en pleine crise, c’est ajouter un risque à un autre. La diversification compte encore plus quand l’incertitude est forte.
  5. Se guider sur les médias. Les gros titres sont les plus alarmistes près du point bas, parce que c’est là que la peur est la plus forte. Ils décrivent l’émotion du moment, pas la valeur des entreprises.

Préparer son plan avant la crise

La façon la plus fiable de bien agir pendant un krach est de ne pas avoir à décider sous le coup de l’émotion.

  • Une liste de convictions. Les entreprises que vous aimeriez détenir mais que vous trouvez trop chères aujourd’hui, avec pour chacune un prix d’achat cible, calculé à partir de sa valeur intrinsèque et d’une marge de sécurité.
  • Une réserve de liquidités. Garder 10 à 20 % de son portefeuille disponible permet d’acheter sans vendre autre chose au plus bas.
  • Des achats échelonnés. Plutôt que de tout investir d’un coup, acheter par tranches à mesure que les prix baissent : vous n’aurez pas le point bas, mais un bon prix moyen.

C’est ce qu’a fait Warren Buffett en 2008. Pendant que le marché paniquait, Berkshire Hathaway a investi plusieurs milliards de dollars en quelques semaines, notamment dans Goldman Sachs et General Electric, à des conditions très favorables. Sa formule résume l’état d’esprit : « Quand il pleut de l’or, sortez le seau, pas le dé à coudre. »

J’ai détaillé ces biais et cette méthode dans cette vidéo :

Psychologie des krachs : comment acheter quand tout le monde vend ?

Les 4 piliers d’une entreprise qui résiste à la crise

Acheter pendant un krach n’a de sens que si l’entreprise est encore là après. Quatre piliers permettent de juger sa capacité à encaisser un choc économique.

1. La rentabilité : gagne-t-elle assez pour se protéger ?

Une entreprise avec des marges épaisses peut voir son chiffre d’affaires baisser sans passer dans le rouge. Une entreprise qui gagne à peine sa vie avant la crise perd de l’argent dès le premier trimestre difficile.

  • Marge opérationnelle et marge nette : plus elles sont élevées et stables dans le temps, plus l’entreprise a de marge de manœuvre.
  • ROIC (rentabilité des capitaux investis) : s’il dépasse durablement le coût du capital (WACC), l’entreprise crée de la valeur. Nous expliquons ces ratios dans indicateurs financiers.

2. La liquidité : peut-elle tenir jusqu’à la fin du mois ?

Une entreprise rentable peut faire faillite si elle n’a plus de trésorerie pour payer ses salaires et ses fournisseurs. Trois ratios mesurent sa solidité à court terme :

RatioFormuleRepère
Current ratioActif courant ÷ Passif courantAu-dessus de 1,2 à 1,5, généralement sain ; sous 1, vigilance
Quick ratio(Actif courant − Stocks) ÷ Passif courantPlus exigeant : exclut les stocks, difficiles à vendre en urgence
Cash-flow sur detteFlux de trésorerie d’exploitation ÷ Dette totalePlus il est élevé, plus la dette se rembourse vite

Ces repères dépendent du secteur : une grande surface, qui encaisse ses clients avant de payer ses fournisseurs, peut fonctionner avec un current ratio de 0,8. Toutes ces données se trouvent au bilan, voir comment lire un bilan.

3. La dette : est-elle sous contrôle ?

La dette accélère la croissance quand tout va bien, et précipite la chute quand les revenus baissent.

  • Couverture des intérêts (résultat d’exploitation ÷ charges d’intérêts) : au-dessus de 3, c’est confortable ; autour de 1, l’entreprise paie ses intérêts mais il ne lui reste rien ; en dessous, elle emprunte pour payer sa dette.
  • Dette nette sur EBITDA : sous 2, l’endettement est généralement raisonnable. Au-delà de 3 à 4, une baisse des résultats peut rendre la dette difficile à porter.
  • Dette sur bénéfice net : le nombre d’années de bénéfices nécessaires pour tout rembourser. Graham et Buffett privilégiaient les entreprises capables de le faire en moins de 4 ans environ.

Regardez aussi les échéances : une entreprise qui doit refinancer une grosse dette en pleine crise, quand les banques prêtent moins et plus cher, est en position de faiblesse.

4. Les charges fixes et les engagements invisibles

Ce qui coule une entreprise n’apparaît pas toujours dans sa dette. Pensez à un restaurant fermé pendant un confinement : plus de chiffre d’affaires, mais le loyer reste dû.

  • Les loyers et contrats de location (bureaux, magasins, avions, entrepôts) continuent de courir même quand l’activité s’effondre.
  • Les engagements hors bilan : achats de matières premières à prix fixe, contrats pluriannuels, garanties. Ils sont détaillés dans le rapport annuel, dans les parties « engagements » ou commitments and contingencies.
  • La part de coûts fixes : plus elle est élevée, moins l’entreprise peut s’adapter. Celle qui peut réduire rapidement ses dépenses résiste bien mieux.

Ces quatre piliers sont détaillés, ratio par ratio, dans cette autre vidéo :

Pourquoi 9 entreprises sur 10 s’écroulent en récession ?

Crise passagère ou déclin structurel ?

Dernière question, souvent la plus importante : le problème de l’entreprise est-il cyclique ou structurel ?

  • Cyclique : la demande baisse avec l’économie mais reviendra. Après l’éclatement de la bulle internet en 2000, l’action Amazon a perdu plus de 90 %, alors que son activité continuait de croître. Ceux qui ont acheté sur la base des fondamentaux ont été largement récompensés.
  • Structurel : le modèle économique lui-même est menacé. Kodak n’a pas été victime d’une crise passagère, mais de la photo numérique. Aucune baisse de cours ne rend une telle action intéressante.

Enfin, n’achetez que ce que vous comprenez. En pleine tempête, c’est votre compréhension de l’entreprise qui vous permettra de conserver la ligne quand elle baissera encore de 20 % après votre achat. Pour les signaux qui justifient au contraire de vendre, voir quand vendre une action.

En résumé

  • Les baisses de 20 % ou plus sont normales et reviennent plusieurs fois par décennie.
  • Ne vendez pas sous le coup de la peur, ne cherchez pas le point bas, n’achetez pas tout ce qui a baissé.
  • Préparez avant la crise une liste d’entreprises, des prix cibles et une réserve de liquidités.
  • Avant d’acheter, vérifiez les 4 piliers : rentabilité, liquidité, dette, charges fixes.
  • Distinguez une difficulté passagère d’un déclin structurel.