Le M-Score de Beneish : détecter une manipulation comptable avant qu’il soit trop tard

Le M-Score de Beneish estime le risque qu’une entreprise maquille ses comptes à partir de 8 ratios. Formule, seuils d’interprétation et ce qu’il aurait révélé sur Enron.

Sommaire

Le M-Score de Beneish est un score statistique qui estime la probabilité qu’une entreprise manipule ses résultats comptables. Il combine huit ratios calculés sur deux exercices. Au-dessus de -1,78, le risque de manipulation est élevé ; sous -2,22, il est faible. Entre les deux, la prudence s’impose.

Ce n’est pas une preuve de fraude. C’est une alarme, qui invite à lire les comptes de plus près ou à passer son tour.

Pourquoi ce score existe : l’affaire Enron

En 2000, Enron est l’une des entreprises les plus admirées des États-Unis. Ancien transporteur de gaz, elle s’est transformée en plateforme de négoce d’énergie et affiche des profits spectaculaires. Son action dépasse 90 $.

Le 2 décembre 2001, Enron dépose le bilan. L’action ne vaut plus que quelques cents. Les investisseurs perdent des dizaines de milliards de dollars, et des milliers de salariés, qui avaient placé leur épargne retraite en actions Enron, perdent à la fois leur emploi et leurs économies. Le cabinet d’audit Arthur Andersen, qui certifiait les comptes, disparaît dans la foulée.

La fraude reposait sur deux mécanismes :

  • La comptabilisation anticipée des profits (« mark-to-market ») : dès qu’un contrat de 10 ou 15 ans était signé, Enron inscrivait immédiatement les bénéfices espérés, même si rien n’était encore livré ni encaissé.
  • Les dettes cachées dans des centaines de sociétés écran, hors du bilan.

Ces manipulations laissaient des traces dans les comptes publiés : des créances qui gonflent, des bénéfices sans cash, un endettement qui grimpe. C’est précisément ce que mesure le M-Score. En 1998, des étudiants de l’université Cornell l’avaient appliqué à Enron dans le cadre d’un exercice et avaient conclu à un risque de manipulation, trois ans avant la faillite.

Qui a créé le M-Score

Messod Daniel Beneish, professeur de comptabilité à l’université d’Indiana, publie son modèle en 1999. Il a étudié des entreprises sanctionnées pour manipulation de leurs comptes et les a comparées à des entreprises saines, pour identifier les ratios qui les distinguaient. Le résultat est une formule pondérée de huit indicateurs.

Les 8 indicateurs du M-Score

Chaque indicateur compare l’année écoulée à la précédente. Une valeur supérieure à 1 signale une dégradation.

IndicateurCe qu’il mesureLe signal suspect
DSRI (créances clients / ventes)Les ventes facturées mais pas encore encaisséesLes créances augmentent plus vite que les ventes : chiffre d’affaires gonflé ?
GMI (marge brute)L’évolution de la marge bruteUne marge qui se dégrade incite à maquiller
AQI (qualité des actifs)La part d’actifs difficiles à évaluer (goodwill, incorporels)Des charges transformées en actifs pour embellir le résultat
SGI (croissance des ventes)La croissance du chiffre d’affairesUne hypercroissance crée la pression de la maintenir à tout prix
DEPI (amortissements)Le rythme d’amortissement des actifsAmortir plus lentement gonfle mécaniquement le bénéfice
SGAI (frais généraux / ventes)Le poids des frais commerciaux et administratifsDépenser de plus en plus pour vendre de moins en moins
LVGI (endettement)L’évolution du levier financierUne dette qui monte oblige à afficher de bons chiffres pour les banques
TATA (accruals / actif)L’écart entre bénéfice comptable et cash encaisséUn bénéfice qui s’éloigne de la réalité économique

Quelques images pour fixer les idées :

  • Le DSRI, c’est un restaurant qui annonce avoir fait salle comble mais dont la moitié des clients n’a pas encore payé.
  • Le DEPI, c’est décider qu’une voiture prévue pour durer 5 ans en durera 10 : la charge annuelle est divisée par deux, et le bénéfice augmente sans rien changer à la réalité.
  • Le TATA, c’est annoncer à vos amis que vous avez gagné 5 000 € ce mois-ci alors que seuls 500 € sont arrivés sur votre compte.

La formule et les seuils

M = −4,84 + 0,920 × DSRI + 0,528 × GMI + 0,404 × AQI + 0,892 × SGI + 0,115 × DEPI − 0,172 × SGAI + 4,679 × TATA − 0,327 × LVGI

M-ScoreZoneLecture
Inférieur à -2,22VerteRisque de manipulation faible
Entre -2,22 et -1,78GriseRester prudent et regarder quels indicateurs tirent le score vers le haut
Supérieur à -1,78RougeProbabilité élevée de manipulation : creuser ou s’abstenir

Le score se calcule à partir de deux bilans et deux comptes de résultat complets. C’est faisable pour une entreprise, fastidieux pour cent. Dans Value Investing Screener, le M-Score est calculé automatiquement sur chaque fiche entreprise.

Je raconte l’affaire Enron plus en détail, avec le calcul de chaque composante, dans cette vidéo :

Le score secret qui aurait pu éviter la plus grosse fraude de l’histoire

Ce qu’il aurait montré sur Enron

Plusieurs composantes auraient viré au rouge :

  • le DSRI, parce que les profits futurs comptabilisés d’avance faisaient exploser les créances ;
  • le TATA, parce que les bénéfices affichés étaient très éloignés du cash réellement encaissé ;
  • l’AQI, avec des actifs valorisés sur des hypothèses irréalistes.

Aucune de ces alertes ne prouvait la fraude à elle seule. Ensemble, elles posaient la question qu’une journaliste de Fortune, Bethany McLean, a fini par écrire en mars 2001 : comment Enron gagne-t-elle vraiment son argent ?

Comment l’utiliser dans vos analyses

  1. Comme filtre d’exclusion. Un M-Score en zone rouge ne vaut pas condamnation, mais c’est une raison suffisante pour passer à une autre entreprise si vous n’avez pas le temps d’enquêter.
  2. En regardant les composantes. Un score élevé tiré par la seule croissance des ventes (SGI) n’a pas le même sens qu’un score tiré par les créances et les accruals (DSRI, TATA).
  3. Surtout sur les petites capitalisations. Peu suivies par les analystes, parfois moins transparentes, les small caps sont celles où la tentation d’embellir les comptes est la plus forte.
  4. Pas sur les banques et assurances. Leurs comptes ne se prêtent pas à ces ratios.

Le M-Score complète l’examen du bilan et des indicateurs financiers : là où ceux-ci jugent la solidité d’une entreprise, il vérifie que les chiffres qui servent à la juger sont fiables.